02.02.2008

Le spleen du sablier...

 ... ou "Tout existant naît par hasard, se prolonge par habitude et meurt par rencontre".

 

 

La dernière fois, c'était il y a sept jours.

Je m'en souviens bien, j'étais exactement ici, précisément dans la même attitude qu'à l'instant;
Et j'avais déjà la même douleur, juste sous le diaphragme, la même nausée, de celles qui vous coupent l'appétit et vous montent les larmes aux yeux.

Le même vague à l'ame.

Est-ce que je portais les mêmes vêtements ? Je ne puis plus l'affirmer mais j'en suis presque sûr. Car lorsque je suis en mal de moral, je fais souvent des cycles de sept jours. Ca limite la corvée de lessive : sept chemises, sept caleçons, quatorze chaussettes. Tout à peu près de la même teinte, pour ne pas devoir séparer le blanc des couleurs.

Et la vaisselle, ça j'en suis certain, n'a pas bougé. La pile est là, inchangée depuis le Nouvel-An, à tel point que les assiettes sont depuis longtemps scellées les unes aux autres. D'ailleurs, ça ne sent plus : au bout de deux semaines, expérience à l'appui, les bactéries et les moisissures s'étant auto-digérées, les restes ont séché pour devenir durs comme de la pierre.
Tous les soirs, je mange sur le pouce : frites-pizza-nouilles instantanées par cycle de trois jours. Ca me permet de ne devoir laver qu'une paire de baguettes tous les six jours : j'en ai deux.


e881c453a750cdca3735d99bdce287d1.jpg La dernière fois, c'était il y a dix-mille quatre-vingt minutes.

J'avais passé les heures précédant, comme aujourd'hui, à jouer en réseau à l'un ou l'autre jeu "social" et à répondre machinalement aux rares personnes faisant clignoter en orange leur fenêtre MSN minimisée dans ma barre des tâches pendant que la radio me parlait de la déstructuration harmonique "John Cag'ienne" par la voix d'un musicologue dont je me suis répété le nom, tentant de le retenir, pour l'oublier trente secondes plus tard.


La dernière fois, on l'aurait crue il y a un instant.

Car quand toutes les semaines se ressemblent, quand l'une et l'autre et la suivante ne sont qu'une vague habitude, l'enchainement morne, au rythme de l'influence de la lune, des flux et reflux d'une flaque d'eau croupie appelée "vie quotidienne", le temps est à la fois infiniment détendu et contracté sur une tête d'épingle.
L'on se sent épuisé, comme après une course d'endurance, tout en sachant qu'on n'a jamais bougé d'un centimètre et qu'on mourra au même endroit qu'à sa naissance;

Demain, dans mille ans.


La dernière fois, c'était exactement comme la première.

Je tournais en rond sur la toile virtuelle comme un moucheron hébété par la stupeur d'une morsure venimeuse se débat vainement sans plus savoir pourquoi il lutte, pendant que huit pattes délicates, presqu'amies, l'emballent doucement dans une soie fine jusqu'à l'en étouffer. Parfois, j'arrêtais la radio qui parlait, alors, d'un disque évoquant l'évolution de la musique pour violon solo à l'aube du dix-septième siècle, ceci pour mieux perdre deux minutes trente à m'abrutir devant une vidéo des chats les plus drôles ou un medley des plus belles gamelles télévisuelles du siècle.
Youtube, opium de la tribu NetV2.0.


La dernière fois, c'était un samedi soir.

Comme ce soir, j'étais seul, dans quarante mètres carrés au rez-de-chaussée d'un immeuble de trois étages. Trois pièces en centre-ville, une fenêtre et une mezzanine construite de mes mains.
Il y a deux ans, je le voulais un nid pour deux, ce studio. J'étais tombé amoureux du parquet. De larges et épaisses planches de vieux chêne clouées à l'ancienne, laissant un espace irrégulier d'un demi centimètre entre chaque. Leur couleur ambre foncée et les murs blancs m'avaient charmé en dix secondes. Si bien que j'avais signé sans même lui demander son avis. Et j'avais bien fait : deux semaines plus tard, je n'en voulais plus dans ma vie et je décidais de choisir mes meubles tout seul.


La dernière fois, j'étouffais, comme, j'étouffe aujourd'hui.

Alors je regardais, envieux, mes "amis" déconnectés de MSN, Parano, Facebook, VipArea et tout ces "réseaux" qui font, parait-il, qu'on n'est jamais vraiment tout seul. Et je comprenais qu'ils avaient, eux, mieux à faire, le samedi soir, que rester comme des cons devant leur écran.
Ainsi me sautait au visage l'horrible réalité : je ne compte pas. Pour personne.

Mes parents, à cent kilomètres, passent la soirée devant la télévision ; ensemble.
Ma copine, à cent cinquante kilomètres, sort et se bourre la gueule avec un groupe d'une dizaine de connaissances.
Mes "amis" vont au cinéma, boivent un verre, jouent au bowling, dînent chez des amis, chantent au karaoke ou que sais-je encore.

Pour aucun d'eux, ce soir ni jamais, je n'existe réellement.


Alors, moi, je me sens comme le gamin dont le coeur se déchire et l'estomac se tord lorsqu'il voit l'asthmatique à lunettes être choisi avant lui pour participer au match de foot de la récréation.

Et je prie pour que, ce soir, mon téléphone sonne pour m'annoncer qu'on m'invite à participer à la liesse générale du week end.

Je serais prêt à tuer pour que l'on me considère comme "la" personne à associer à un événement.

Je vendrais mon âme pour être, juste une fois, le premier choix ; pour ne pas avoir à mendier de la tendresse humaine comme le lépreux de Calcutta mendie un peu de pain ; pour que lors d'une fête d'anniversaire quelqu'un dise "C'est dommage qu'il n'ait pas pu venir, Sébastien.".

Il n'est que vingt heures, on peut encore m'appeler.

Mais les grains de sable qui tombent, l'égrènement de la trotteuse sur le cadran de ma pendule ne me rapproche que d'une chose : l'heure à laquelle, découragé d'attendre, j'irai retrouver mon lit pour animer ma vie inconsciente de rêves fades.


La dernière fois, c'était... c'est à chaque instant, depuis dix ans.


C'est pas forcément la misère,
C'est pas Valmy, c'est pas Verdun,
Mais c'est les larmes aux paupières
Au jour qui meurt, au jour qui vient

Ce mal de vivre
Le mal de vivre
Que l'on de doit vivre
Vaille que vive.

Commentaires

Juste un besoin de remarquer quelque chose de curieux...


Pourquoi quand Monsieur Pepinster écrit des trucs à rallonge sur des sujets bizarres, comme il pourra le faire sur les escargots hermaphrodites prochainement, ou sur pourquoi Jupiler s'est appelé Jupiler (parce que sincèrement, en y réfléchissant c'est hideux), tout le monde se sent plus ou moins concerné, pas mal de gens écrivent ce qu'il ressentent sur le sujet ou sur le talent d'écrivain de notre auteur. Mais pourquoi quand il nous sort ses tripes sur le clavier, personne ne répond?

Personne n'écrit publiquement son ressenti face à ça. Et je m'inclus dans tout ce tas de gens qui a peur de déranger, juger ou juste donner un avis qui de toutes façons ne le réconfortera pas. Oui, parce que ça fait plus d'un mois que je l'ai lu ce trop plein d'émotions, et puis j'ai fermé ce pc portable, et je suis partie me coucher comme si je ne le connaissais pas.

Serait ce par pudeur? ou par simple désintérêt?

Pourquoi agit-on comme ça? peut être pour le même genre de raisons qui l'ont incité à tapoter cet état qu'il essaie de camoufler derrière une impulsivité, des blagues pourries, et une vie qui, de l'extérieur parait libre et spontanée.

Sans doute...


Mais en fait c'est complètement con... Autant se cacher pour fuir (enfin dans la seule optique d'être en quête d'un bonheur plus ou moins à long terme), autant se retenir de lui dire ce qu'on pense sur son état d'esprit.

Mais je suis conne, alors ce que je pense et ce que tout le monde pense, il le sait. Mettre à l'écrit de manière bien ficelée avec anecdotes diverses pour s'émouvoir soi et les autres, c'est un moyen d'évacuer quelques gouttes d'eau dans le vase pour laisser la gouttière située un peu plus haut, dans un piteux état.. Le même état qu'il y a un an, le même qu'il y a bien plus longtemps je présume.



En gros, j'aurai pu faire court. Personne ne dit rien, car tout le monde est dans le même cas, et tout le monde fuit. Toi, moi et tous les autres qui l'ont lu et même ceux qui ne l'ont pas fait qui doivent se sentir un peu moins mal que nous.


Sur ce, salut!

Ecrit par : Isabelle | 05.04.2008

J'emboîte le pas.

La demoiselle connaissant bien les lieux, a apparemment un don pour me faire parler.

Un deuxième pour me faire me sentir ridiculement petite par rapport à elle.



Toi,

J'aurais bien voulu te répondre un grand texte bien beau, bien réconfortant. Mais j'sais pas comment on fait.

J'aurais bien voulu, te dire que j'suis grande, que j'suis forte et que j'te protège, moi. Mais tu sais bien, c'est pas vraiment vrai.

J'voudrais te faire te sentir mieux, mais j'me rends compte que j'y arrive pas. Que j'te fais oublier qu't'es pas bien, des fois, mais que j'te fais pas aller bien pour autant.

J'voudrais te dire que j'sais c'que c'est, et j'le sais. Mais quand j'me sens comme ça, j'sais pas c'que j'ai envie qu'on m'dise. Alors j'dis rien pour pas m'tromper d'mots et parce qu'Isabelle t'avais déjà dit dans son mail, tout c'que j'aurais aimé te dire, mieux que je ne l'aurais dit. Avec mes mots trop simples qui restent à m'étouffer dans la gorge et qui m'rendent malade aussi au lieu d'te faire aller mieux.




Merci à elle de dire mieux qu'moi,
merci à toi de te contenter du silence.





[Et voilà comment on s'plaind pendant un commentaire kilométrique au lieu de faire quelque chose de constructif. o//]

Ecrit par : Cha. | 06.04.2008

La demoiselle en question, n'a pas écrit ce commentaire à rallonge pour que vous sentiez une boule dans le bide, là bien calée au milieu, qui vous empèchera de finir une assiette de pâtes à la saint Christophe. Non, en fait, j'suis une fille égoïste, j'suis une fille qui avait besoin d'écrire tout ce bla bla dont tout le monde se fout, pour se rendre compte qu'elle fuit ce qu'elle déteste. Comme lui. Comme 90% des gens névrosés.


Alors deux baffes lui arrivent dans la figure:

1) Elle fuit.

2)Elle est comme 90% des gens.

Donc, demoiselle Charlotte, continuez à vous taire, c'est bien plus efficace. Conseil de fille qui fuit. :)

Ecrit par : Isabelle | 12.04.2008

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