« 2007-11 | Page d'accueil
| 2008-03 »
02.02.2008
Le spleen du sablier...
... ou "Tout existant naît par hasard, se prolonge par habitude et meurt par rencontre".
La dernière fois, c'était il y a sept jours.
Je m'en souviens bien, j'étais exactement ici, précisément dans la même attitude qu'à l'instant;
Et j'avais déjà la même douleur, juste sous le diaphragme, la même nausée, de celles qui vous coupent l'appétit et vous montent les larmes aux yeux.
Le même vague à l'ame.
Est-ce que je portais les mêmes vêtements ? Je ne puis plus l'affirmer mais j'en suis presque sûr. Car lorsque je suis en mal de moral, je fais souvent des cycles de sept jours. Ca limite la corvée de lessive : sept chemises, sept caleçons, quatorze chaussettes. Tout à peu près de la même teinte, pour ne pas devoir séparer le blanc des couleurs.
Et la vaisselle, ça j'en suis certain, n'a pas bougé. La pile est là, inchangée depuis le Nouvel-An, à tel point que les assiettes sont depuis longtemps scellées les unes aux autres. D'ailleurs, ça ne sent plus : au bout de deux semaines, expérience à l'appui, les bactéries et les moisissures s'étant auto-digérées, les restes ont séché pour devenir durs comme de la pierre.
Tous les soirs, je mange sur le pouce : frites-pizza-nouilles instantanées par cycle de trois jours. Ca me permet de ne devoir laver qu'une paire de baguettes tous les six jours : j'en ai deux.
La dernière fois, c'était il y a dix-mille quatre-vingt minutes.
J'avais passé les heures précédant, comme aujourd'hui, à jouer en réseau à l'un ou l'autre jeu "social" et à répondre machinalement aux rares personnes faisant clignoter en orange leur fenêtre MSN minimisée dans ma barre des tâches pendant que la radio me parlait de la déstructuration harmonique "John Cag'ienne" par la voix d'un musicologue dont je me suis répété le nom, tentant de le retenir, pour l'oublier trente secondes plus tard.
La dernière fois, on l'aurait crue il y a un instant.
Car quand toutes les semaines se ressemblent, quand l'une et l'autre et la suivante ne sont qu'une vague habitude, l'enchainement morne, au rythme de l'influence de la lune, des flux et reflux d'une flaque d'eau croupie appelée "vie quotidienne", le temps est à la fois infiniment détendu et contracté sur une tête d'épingle.
L'on se sent épuisé, comme après une course d'endurance, tout en sachant qu'on n'a jamais bougé d'un centimètre et qu'on mourra au même endroit qu'à sa naissance;
Demain, dans mille ans.
La dernière fois, c'était exactement comme la première.
Je tournais en rond sur la toile virtuelle comme un moucheron hébété par la stupeur d'une morsure venimeuse se débat vainement sans plus savoir pourquoi il lutte, pendant que huit pattes délicates, presqu'amies, l'emballent doucement dans une soie fine jusqu'à l'en étouffer. Parfois, j'arrêtais la radio qui parlait, alors, d'un disque évoquant l'évolution de la musique pour violon solo à l'aube du dix-septième siècle, ceci pour mieux perdre deux minutes trente à m'abrutir devant une vidéo des chats les plus drôles ou un medley des plus belles gamelles télévisuelles du siècle.
Youtube, opium de la tribu NetV2.0.
La dernière fois, c'était un samedi soir.
Comme ce soir, j'étais seul, dans quarante mètres carrés au rez-de-chaussée d'un immeuble de trois étages. Trois pièces en centre-ville, une fenêtre et une mezzanine construite de mes mains.
Il y a deux ans, je le voulais un nid pour deux, ce studio. J'étais tombé amoureux du parquet. De larges et épaisses planches de vieux chêne clouées à l'ancienne, laissant un espace irrégulier d'un demi centimètre entre chaque. Leur couleur ambre foncée et les murs blancs m'avaient charmé en dix secondes. Si bien que j'avais signé sans même lui demander son avis. Et j'avais bien fait : deux semaines plus tard, je n'en voulais plus dans ma vie et je décidais de choisir mes meubles tout seul.
La dernière fois, j'étouffais, comme, j'étouffe aujourd'hui.
Alors je regardais, envieux, mes "amis" déconnectés de MSN, Parano, Facebook, VipArea et tout ces "réseaux" qui font, parait-il, qu'on n'est jamais vraiment tout seul. Et je comprenais qu'ils avaient, eux, mieux à faire, le samedi soir, que rester comme des cons devant leur écran.
Ainsi me sautait au visage l'horrible réalité : je ne compte pas. Pour personne.
Mes parents, à cent kilomètres, passent la soirée devant la télévision ; ensemble.
Ma copine, à cent cinquante kilomètres, sort et se bourre la gueule avec un groupe d'une dizaine de connaissances.
Mes "amis" vont au cinéma, boivent un verre, jouent au bowling, dînent chez des amis, chantent au karaoke ou que sais-je encore.
Pour aucun d'eux, ce soir ni jamais, je n'existe réellement.
Alors, moi, je me sens comme le gamin dont le coeur se déchire et l'estomac se tord lorsqu'il voit l'asthmatique à lunettes être choisi avant lui pour participer au match de foot de la récréation.
Et je prie pour que, ce soir, mon téléphone sonne pour m'annoncer qu'on m'invite à participer à la liesse générale du week end.
Je serais prêt à tuer pour que l'on me considère comme "la" personne à associer à un événement.
Je vendrais mon âme pour être, juste une fois, le premier choix ; pour ne pas avoir à mendier de la tendresse humaine comme le lépreux de Calcutta mendie un peu de pain ; pour que lors d'une fête d'anniversaire quelqu'un dise "C'est dommage qu'il n'ait pas pu venir, Sébastien.".
Il n'est que vingt heures, on peut encore m'appeler.
Mais les grains de sable qui tombent, l'égrènement de la trotteuse sur le cadran de ma pendule ne me rapproche que d'une chose : l'heure à laquelle, découragé d'attendre, j'irai retrouver mon lit pour animer ma vie inconsciente de rêves fades.
La dernière fois, c'était... c'est à chaque instant, depuis dix ans.
C'est pas forcément la misère,
C'est pas Valmy, c'est pas Verdun,
Mais c'est les larmes aux paupières
Au jour qui meurt, au jour qui vient
Ce mal de vivre
Le mal de vivre
Que l'on de doit vivre
Vaille que vive.
21:35 Publié dans Qui veut de moi et des miettes de mon cerveau ? | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note


